Le matin où j’ai redécouvert la lumière du jour

Tous ces réveils qui ressemblaient à des naufrages. Les yeux ouverts, mais l’esprit encore enfermé, la tête lourde, le marteau-piqueur qui frappe et qui frappe sans arrêt. Les draps collés de sueur froide, la bouche sèche comme du carton, et ce goût amer qui ne part pas, peu importe combien de gorgées d’eau on avale. La nausée qui monte au moindre mouvement, le vertige dès qu’on se redresse. On croit que le monde entier tourne contre soi, alors qu’en vérité c’est son propre corps qui proteste, épuisé d’avoir encore encaissé la veille.

Il y a ce silence épais, presque coupable, qui habite la chambre le matin après une nuit de beuverie. Rien ne bouge, sauf le bourdonnement dans la tête. Le soleil filtre à travers le rideau tiré, mais on ne le regarde pas. On le fuit. Trop violent, trop franc. Le jour paraît agressif, comme si la lumière elle-même reprochait quelque chose. Et moi, je me recroquevillais, incapable de soutenir ce simple éclat naturel.

Pendant longtemps, mes matins ont été faits de ce combat contre la veille, contre le poison que j’avais moi-même versé. Chaque réveil ressemblait à une bataille perdue d’avance. La chambre grise, les effluves indigestes d’alcool rassis, le cendrier encore plein sur la table de nuit, la sensation d’avoir déjà gâché la journée avant qu’elle ne commence. Et toujours cette promesse intérieure : « Plus jamais. » Une promesse aussitôt trahie, souvent dès l’après-midi.

Durant ces pauses forcées ou volontaires — ces tentatives d’arrêt que je n’osais pas appeler par leur vrai nom — il m’arrivait parfois de goûter un matin clair. Et ce contraste me frappait. Je me souviens d’avoir remercié le ciel de m’être couché sans boire, comme si j’avais accompli un exploit. Le lendemain, sans gueule de bois, je le remerciais encore, reconnaissant de ce cadeau simple qu’était la clarté d’un réveil paisible. Ces moments étaient rares, fugaces, mais ils m’ont laissé une trace : la preuve qu’autre chose était possible.

Aujourd’hui, ce n’est plus une exception. Vivre sans consommation m’offre chaque matin une victoire discrète, mais immense. Ouvrir les yeux sans peur. Sentir mes poumons accueillir l’air sans effort. Poser mes pieds au sol et me lever sans trembler. Tout paraît banal, mais après des années de poison, ce sont des miracles.

La lumière du jour n’est plus une agression. Elle est une caresse. Je me surprends à aimer ces instants où le crépuscule de la nuit glisse vers l’aube. Le ciel qui passe du gris au bleu, du bleu au rose, et ce silence dehors que seul vient briser le chant d’un oiseau. Je me prépare un café, et l’odeur, déjà, me remplit de gratitude. C’est un rituel simple, mais il porte une intensité nouvelle. Chaque gorgée devient une célébration d’être là, intact.

Je me souviens de la première fois où j’ai ouvert la fenêtre après une nuit totalement sobre. Le soleil m’a paru nouveau. Pourtant il brillait de la même façon qu’hier. C’était moi qui avais changé. Mes yeux étaient enfin capables de le voir, sans brouillard, sans fatigue, sans ce voile sale qui ternissait tout. Ce matin-là, j’ai compris que la sobriété ne me donnait pas seulement des journées claires, elle m’offrait un regard neuf sur le monde.

Cette lumière, je l’avais oubliée. Elle ne venait pas seulement du ciel, elle venait de moi. De cette absence de brume intérieure. J’ai marché vers la cuisine comme si c’était la première fois que je la traversais. J’ai posé mes mains sur la table, j’ai pris ce café, et chaque geste avait un goût inédit. Comme si mon corps, allégé, voulait goûter à nouveau tout ce que j’avais ignoré.

Sobre, j’ai redécouvert le matin. Et avec lui, une vérité simple : une journée entière pouvait m’appartenir. Non plus un temps amputé, volé, rapiécé par les restes de la veille. Une journée pleine, qui commence tôt, qui ne punit pas, qui se déploie avec lenteur et force.

Je ne compte plus le nombre d’heures perdues à “cuver”, à attendre que la douleur baisse, que la nausée passe, que le cœur cesse de battre trop vite. Aujourd’hui, je n’attends plus. Je vis. Le matin est devenu mon allié, non plus mon ennemi. Et chaque aube est une revanche sur tous les jours massacrés.

Il y a aussi une dimension plus intime. Dans ces matins sobres, je me découvre une forme de paix intérieure. La honte n’est pas là. L’angoisse non plus. Je peux penser à la veille sans rougir, je peux me projeter dans la journée sans peur. Je peux même sourire en silence, rien que pour moi, en sachant que je suis redevenu maître de mon temps.

Revivre sans alcool, c’est retrouver le matin. Le vrai. Celui qui ne juge pas, qui ne pèse pas, qui s’offre comme une promesse. Et dans cette promesse, il y a un horizon que je croyais perdu. Chaque lever du jour n’est plus une condamnation, mais une invitation. Et je sais désormais que je n’ai plus envie de refuser cette lumière.

 

Laissez votre mail pour recevoir des repères de stabilité, des réflexions qui aident à tenir, à comprendre, et faites moi parvenir vos suggestions en retour à "Me contacter"

Si ce défi t'inspire, partage cette page à ton tour :)

je vous en prie

Retour en haut